Le mauvais seigneur de Saint-Paul-de-Vence est un récit qui rappelle qu’un noble pouvait faire bastonner ses sujets.
» Les seigneurs de Villeneuve-Tourrettes, branche de l’illustre famille des Villeneuve, célèbre dans l’histoire de Provence depuis Romée son fondateur, possédaient sur le territoire du village de Saint-Paul-de-Vence une maison de campagne spacieuse où ils venaient habituellement passer les belles journées de printemps et d’automne.
Cette maison, qui existe encore et qui est actuellement le couvent des Dominicaines de la Sainte-Famille, se trouve sur l’ancienne route forestière qui conduit de Saint-Paul à Tourrettes.
Quelques années avant la Révolution de 1789, un des fermiers de cette région se rendait au village un beau dimanche matin pour y remplir ses devoirs religieux.
Le nez levé en l’air, il admirait le village de Saint-Paul, et il était tellement absorbé par cette contemplation, qu’il oublia de regarder la villa seigneuriale de Passe-Prest et de saluer le seigneur qui se promenait par le jardin placé devant son habitation.
Ce seigneur était d’une humeur atrabilaire qui le faisait détester de tous ses vassaux sur lesquels il faisait rudement peser le poids des servitudes féodales alors en usage, et l’emploi abusif de ses privilèges seigneuriaux lui lit imaginer toutes sortes de vexations dont les manants se vengèrent en donnant à son domaine campagnard le nom de Passe-Prest, appellation ironique qui suggérait la nécessité de ne pas séjourner longtemps en ces lieux, étant donné le caractère impérieux et maussade de son propriétaire.
Celui-ci avait remarqué l’impolitesse du fermier et par ses ordres, deux laquais allèrent l’arrêter au milieu du chemin en lui reprochant de n’avoir pas témoigné à son seigneur le respect exigé de tous.
L’infortuné paysan n’eut pas le temps de répondre pour essayer de se disculper, car le seigneur, accourant aussitôt donna à ses serviteurs l’ordre de punir de vingt coups de bâton la négligence dont il a,vait été l’objet.
Ainsi fustigé, le fermier reprit la route du village, rouge de honte du traitement brutal qui lui avait été infligé.
Le dimanche suivant, le seigneur voulut s’assurer si la bastonnade qu’il avait ordonnée avait produit bon effet, mais, à peine avait-il mis les pieds dans son jardin, qu’un coup de feu éclata dans la forêt voisine et qu’une balle frôlant sa figure alla détacher un large morceau de plâtre du mur de sa maison.
Il rentra précipitamment chez lui et, depuis, ajoutent les anciens du village en rappelant ce fait traditionnel, nul des habitants ne fut jamais inquiété pour cause d’impolitesse, en longeant la barrière du jardin de Passe-Prest.
On ne sera pas étonné d’apprendre que lorsque la Révolution éclata, le seigneur de Tourrettes émigra et qu’il fut assassiné dans la traversée des Alpes par un vindicatif Tourretan qui l’avait poursuivi. »
Le mauvais sirgneur de Saint-Paul-de-Vence est un texte trouvé dans la revue « L’Éclaireur du dimanche » du 16 novembre 1926.