Tristesse des Russes à Cannes (3)

par JMS
Tristesse des Russes à Cannes (3)

Tristesse des Russes à Cannes (3) est un récit qui raconte la fin d’une époque marquée par le grand-duc Michel.

 » Kazbeck !…

« Kazbeck » ne reçut plus ses anciens maîtres.

Le grand-duc Michel et la comtesse Torby s’étaient installés dans une villa voisine et plus petite, la villa Luna Nuova.

Puis la mort passa encore, emportant d’abord le grand duc Michel ,ensuite la comtesse Torby, et les cloches de l’église russe de Cannes sonnèrent le glas une fois de plus dans leur clocher bulbeux.

Mais peut-être était-ce moins triste qu’hier à cette vente aux enchères où cinq ans après avoir enterré les corps on dispersa à tous les vents l’âme de cette maison illustre et grandiose.

« Cinquante francs, qui dit mieux ?… »

Dans les grands salons, piétinant les bois précieux des planchers, ce ne sont plus les bottes des beaux lieutenants de la garde, mais bien les semelles de caoutchouc des vendeurs et des enchérisseurs.

Le public est mixte : antiquaires, amateurs, curieux… Mais à ces clients habituels des ventes publiques se mêle un autre élément : les émigrés.

Ils sont quelques-uns, maigres et bien vêtus avec de mauvais vêtements : le chic dans la plus basse confection.

J’en reconnais quelques-uns qui le matin, employés au balayage, enlèvent les poubelles devant ma porte et chantent le soir dans une admirable chorale russe formée en exil.

Ce sont des Russes blancs, anciens officiers ou anciens notables.

Pendant un temps, ils ont bénéficié de la sympathie snob dont la France les avait entourés, aujourd’hui ils sont des concurrents pour les chômeurs français.

Ils sont là et suivent avec des yeux tristes, la vente des toiles de maître et des admirables pièces Empire.

Sur une table, des houppelandes, des harnais, des couvertures de cheval sont empilés. Ce sont des houppelandes de boyard, des harnais et des couvertures ayant servi pour des chevaux caucasiens.

Le lot est un peu mité et miteux, le commissaire priseur, occupé à vendre les éléphants de porcelaine que la comtesse Torby aimait tant, dédaigne cet amas de vieilles choses.

Le jour se passe, la vente s’achève On annonce la fin.

Un grand Russe s’est levé et d’une voix rauque a dit : « Et ça… ». Le commissaire condescend à mettre le lot aux enchères.

« Dix francs, vingt francs, quarante francs… ». Des indifférents ont poussé machinalement.

Les Russes, un peu pâles, ont chargé l’un d’eux de répondre, à l’enchère.

« Cinquante francs, qui dit mieux ? » Un silence plane. Dans dix poitrines, dix cœurs battant avec anxiété.

Le marteau du commissaire-priseur tombe.

Mes dix beaux officiers sont partis dans le soir parfumé de fleurs d’oranger, emportant leur relique serrée sur leur poitrine. »

Tristesse des Russes à Cannes (3) est le troisième et dernier épisode d’un texte extrait du journal « Paris-midi » du 22 mai 1934.

AUTRES ARTICLES

error: Le contenu est protégé