Sœur Emmanuelle repose à Callian est un récit qui raconte une rencontre inoubliable avec cette religieuse.
» C’est au cours des années 1980 à 1983 que j’ai eu la chance de rencontrer Sœur Emmanuelle.
J’étais alors commandant de bord sur Airbus A300 au sein de la compagnie Air France.
C’était un dimanche et la veille dans le Figaro Magazine j’avais découvert l’existence de Sœur Emmanuelle qui en faisait la couverture et était alors pratiquement inconnue en France.
Ce dimanche-là, je suis programmé sur un vol Roissy – Le Caire, vol tout à fait banal s’il en est.
Décollage.
Une hôtesse arrive et me dit en me montrant la couverture: « Nous avons Sœur Emmanuelle à bord ».
Dès que je le peux, je quitte ma place pour aller faire un tour en cabine, ce qui est toujours très apprécié des passagers.Mon intention est surtout, bien entendu, d’aller faire la connaissance de Sœur Emmanuelle, ce que je fais après avoir salué quelques passagers.
Après quelques minutes de conversation, je l’invite à venir s’installer en première classe où il y a plusieurs places de libre.
Refus énergique de sa part et nous restons à bavarder, elle me tutoyant et moi n’osant pas, bien sûr, en faire autant.
Puis je retourne à ma place et nous faisons au sein de l’équipage une collecte dont elle accepte le résultat en nous remerciant.
Nous arrivons au Caire puis à l’hôtel Méridien.
Lundi après-midi, je relaxe dans ma chambre bien climatisée car la nuit promet d’être longue. Le téléphone sonne, c’est une hôtesse de l’équipage qui me dit: « Commandant, je suis à la réception, il y a Sœur Emmanuelle qui demande à vous voir ».
Je réponds que j’arrive tout de suite et me voilà devant Sœur Emmanuelle qui m’explique qu’elle attend une valise de chocolats en provenance de Genève, mais que celle-ci, ayant loupé la correspondance, est bloquée à Paris. Je pense pouvoir la lui faire acheminer assez rapidement et le lui dis.
Au moment où nous nous apprêtons à prendre congé, elle nous dit:
« Qu’avez-vous à faire? Rien! Alors je vous emmène voir mes chiffonniers sur mon tas d’ordures. Yallah! »
Et nous voilà en sa compagnie, dans une “jeep” conduite par un Égyptien qui attend devant l’entrée de l’hôtel, en route pour une expérience assez extraordinaire.
Le tas d’ordures, en fait ce n’est pas un tas. C’est une montagne. Une montagne de détritus, mais une montagne propre. Ce n’est pas à l’odeur qu’on en devine l’approche mais au nombre de charrettes poussées et tirées à bras, débordant de tout ce qu’ont pu récupérer les chiffonniers du Caire dans les poubelles de la ville.
Sœur Emmanuelle nous explique qu’ils sont rackettés par une sorte de mafia et que leur lutte a été dure pour gagner le droit de « faire les poubelles ».
Nous roulons doucement vers le sommet de ce tas d’ordures, doublant ou croisant de nombreuses charrettes, dans des ruelles propres bordées de baraques en carton, en planches ou en torchis couvertes de tôles, et d’enclos dans lesquels sont parqués des cochons.
Les chiffonniers du Caire se sont, en effet, fait une spécialité de ce type d’élevage car ils sont chrétiens et contrairement aux musulmans, ils ne considèrent pas cet animal comme impur.
Par ailleurs leur nourriture ne coûte rien, ils la trouvent lors de leurs collectes matinales.
Les charrettes sont vidées le long des ruelles dans des enclos, et le tri commence.
Armés de crochets en fer, hommes, femmes et enfants fouillent et extraient, qui du carton et du papier, qui du métal, qui des déchets verts qui serviront à nourrir les cochons. Après le passage de ces trieurs, il ne reste rien et l’emplacement est rendu propre.
Nous continuons à monter et arrivons enfin en haut devant de petits bâtiments en dur. C’est là que vit Sœur Emmanuelle au sommet de sa montagne.
Elle nous entraîne sur le toit terrasse d’un de ces bâtiments. De là nous avons une vue d’ensemble sur le tas d’ordures. Nous restons un long moment à contempler en silence cette ville qui grouille sous nos pieds et, plus loin, les lumières du Caire qui commencent à s’allumer car la nuit tombe déjà et nous n’avons pas vu le temps passer.
Et puis c’est le retour, toujours dans la même jeep mais sans Sœur Emmanuelle.
Les chocolats sont bien arrivés à destination quelques jours plus tard, convoyés par un de mes camarades. »
Sœur Emmanuelle repose à Callian est un texte trouvé dans la revue « Pionniers » du 1er décembre 2008.
Sœur Emmanuelle est née 16 novembre 1908 à Bruxelles (Belgique) et est morte le 20 octobre 2008 à Callian (Var), à l’âge de 99 ans. Elle a été inhumée dans la tombe collective de sa congrégation « les Sœurs de Notre-Dame de Sion », dans le cimetière de Callian.