Sur les quais de la gare de Cannes est un récit qui relate le départ des hivernants à la fin de la saison touristique.
» Dans le ciel pâli par un excès de lumière, le soleil couchant exaspère l’incandescence de ses rayons qui surchauffent chaque jour un peu plus l’asphalte torride de la Croisette de Cannes.
Apothéose d’une belle journée, apothéose aussi d’une saison qui expire.
Pour tant de Parisiens, pour tant de Britanniques qui vinrent cet hiver chercher, aux bords fleuris de la Méditerranée, lumière et chaleur, cet admirable éclat de soleil méridional signifie que chez eux également, le beau temps doit être revenu.
L’endroit de Cannes le plus animé est donc, à l’heure du rapide, la modeste petite gare dont les quais étroits virent déjà débarquer, parmi une foule élégante et pressée, tant de couronnes et de célébrités.
Un peu avant l’instant fixé pour l’arrivée du Côte d’Azur-Rapide règne sous le hall enfumé une effarante animation.
Familles anglaises revêtues de ces costumes de voyage que l’on croirait devenus l’apanage des Anglais d’opérettes : La mère, haute, sèche, longuement dentée, enroulée dans un waterproof genre fourreau. Le père, carré, rouge joyeux, la pipe aux dents. Derrière cet excellent gentleman s’alignent cinq ou six boys d’âges variés mais tous également roses, frais, propres et sains.
Un couple, d’une élégance pratique arrive avec la nonchalante exactitude que donne l’habitude des longs voyages. Elle, tient un nécessaire, lui, une valise plate bariolée d’étiquettes d’hôtels. Où vont-ils maintenant ?
Encore un autre voyageur en route pour un long voyage : la massive silhouette d’un rajah hindou se détache à la porte de la salle d’attente.
A chaque instant, ce sont de nouveaux arrivants : Américains flegmatiques et d’aspect aisé, Russes aimables et enjoués, humant avec joie cette atmosphère de voyage qui semble être leur véritable élément, étudiants britanniques, aux jeunes visages imberbes sous les feutres souples à larges bords, rejoignant quelque collège d!Oxford ou de Cambridge, Roumains aux yeux profonds, la taille souple sous le veston cintré, jeunes ménages en « honeymoon », familles de braves bourgeois ; père, mère, gosses et nourrice, tous affolés, guettant avec angoisse l’arrivée du train et se prodiguant les conseils les plus saugrenus.
Le quai est une vraie fourmilière : c’est aussi une « potinière ». Des amis s’y retrouvent, des groupes se forment, des adieux s’échangent en plus de langues qu’il n’en fut parlé auprès de la tour de Babel.
Et l’on entend mal parmi le brouhaha, les cris des porteurs, poussant devant eux leurs chariots métalliques lourdement chargés de malles : Eh là : « Attention, siou plaît ! ».
Des coups de sifflets dans le lointain, un grondement d’orage qui approche, à l’horizon une masse noire accourt d’un élan puissant. Un bruit de ferraille, un halètement de forge, le souffle brûlant d’un brasier parmi des jets de vapeurs et des torrents de fumée, le choc de plus en plus lent des roues sur une plaque tournante ; et le rapide, dompté s’arrête devant nous, tandis que là-bas la locomotive tousse, souffle, crache, impatiente de reprendre sa course forcenée.
En voiture !… En voiture !… c’est une ruée à travers les portières aussitôt ouvertes.
Vite : l’arrêt n’est pas long, il s’agit de trouver sa place numérotée, d’essayer d’en dénicher une libre si l’on n’a pu s’en assurer.
En un clin d’œil le train est comble.
Un dernier adieu… le train sifle, gronde et démarre avec un martellement sourd qui bientôt se transforme en galop saccadé.
Au long du train qui glisse avec vélocité, la douce courbe du Golfe de la Napoule s’efface et disparaît, tandis qu’avec un sifflement aigû et prolongé le rapide s’engouffre entre les roches rouges de l’Estérel encadrant, par intervalles, l’incomparable paysage prématurément abandonné… »
Sur les quais de la hare de Cannes est un texte extrait du journal « Le Journal des étrangers » du 17 avril 1920.