Le Carnaval de Nice rajeuni par des parisiens est une histoire qui raconte comment cette fête est devenue moins traditionnelle.
» C’est une petite révolution.
Le vieux Carnava! de Nice, qui, depuis cinquante-quatre ans promenait le même Roi en carton-pâte — qu’il revint, des enfers ou de i’Oiympce— sous les mêmes girandoies, à travers Ia même décoration, le vieux Carnaval de Nice être cette année rajeuni par deux Parisiens.
Ainsi se terminera une querelle qui ne manquait pas de vivacité.
Depuis plusieurs armées on n’était guère tendre, même dans certains milieux niçois, pour le Carnaval.
Selon eux, le Carnaval ressemblait à ces dames trop mûres et trop ridées, couvertes de bijoux étincelants, qu’on rencontre sur la Promenade des Anglais, et qui, ayant achevé de faire illusion, n’amusent plus personne.
La saison dernière, pendant que se déroulait le corso aux plâtres, le jeune maire de Nice, M. Jeau Médecin, n’avait pas caché qu’il estimait, pour sa part que le Carnaval devenait rococo et qu’il était urgent de le rafraîchir.
C’est à M. Jean Médecin, d’ailleurs, que l’on doit le miracle.
Alors que de l’autre côté de la barricade on répétait que le Carnaval était une tradition et que les traditions ne se reverdissent pas comme les devantures, M. Jean Medecin, d’accord avec le secrétaire général du Comité des fêtes, M, Durandy, ouvrait un concours international pour renouveler la décoration du Carnaval 1932.
Un jury fut réuni en juin et Il retint un envoi signé de deux Parisiens, MM. Seltz et d’Orsay.
M. Durandy se rendit à Paris pour se mettre en contact avec les auteurs. Il ne trouva ni bureau d’architecte, ni studio de décorateur, mais un appartement familial et une mère qui excusait son fils, actuellement à la caserne.
C’étaient deux jeunes élèves de l’école des Beaux-Arts — des moins .de vingt-cinq ans — qui, le soir, s’en remettant à leur imagination’ et aux lois les plus modernes de la décoration, avaient mis au point, exécuté, un projet original, d’une verve drue, ayant pour thème : « Les Jeux ».
Ce qu’il y il avait de plus étonnant dans cette histoire, c’est que MM. Seltz et d’Orsay n’avaient vu ni Nice, ni son Carnaval. Quelle belle revanche de l’inspiration !
Du même coup, on demanda aux deux Parisiens de dessiner aussi les maquettes des chars.
Ainsi, cette année, le Carnaval de .Nice va avoir une ligne générale.
Les carnavaliers, qui sont d’inégalables artisans, ne vont plus, au gré d’une imagination épuisée, construire des chars incohérents qui mêlent les lavàndières du Paillon, les marchandes de « pissaladière », les patrons pêcheurs, la reine de Mais aux dieux païens ou aux personnages de la farce italienne.
Il y aura les chars du jeu de l’oie, des. cartes — Carnaval est un roi de cœur — du tric-trac, des dés, du mah-jong, etc…. Tout le monde comprendra.
La décoration a transformé la place Masséna en échiquier, avec des chevaliers truculents, des crieurs burlesques, des donjons au haut desquels quelque Madame Malborough cherchera à découvrir Ja Corse des grands capitaines.
Des créneaux qui font le tour de la place évoqueront un château-fort médiéval.
La décoration de l’avenue de la Victoire est stylisée,. On a supprimé les arceaux, la voute lumineuse, les motifs de décoration mignarde pour bergerie ou kermesse..
A chaque platane on a fixé un masque géant de valet de carte. Des chenilles lumineuses pendront aux branches.
Ainsi le Carnaval de Nice en 1932 va. cesser d’être la fête de quelques beaux souvenirs fanés. Il va devenir parisien avec tout de même quelque chose qui manque à Paris le jour de la Mi-Carême : un ciel bleu, du soleil et des roses précoces au corsage des femmes…
Mais c’est aussi du travail pour des milliers de braves gens. »
le Carnaval de Nice rajeuni par des parisiens est un texte découvert dans le journal « L’Œuvre » du 24 janvier 1932.