Misère à Nice

par JMS
Misère à Nice

Misère à Nice est un récit qui raconte la visite du palais Lascaris de la vieille ville.

 » Le pied cherche un point d’appui. Plus bas, toujours plus bas. La semelle glisse dans une flaque visqueuse. Le bras se tend pour maintenir l’équilibre et se heurte à une surface poisseuse. Enfin, une marche.

Dans les ténèbres

La descente continue à raison de vingt secondes par marche. Les ténèbres sont peuplées de miaulements. De nouveau le pied glisse : sur une crotte, sans doute. Impossible de lever les deux coudes à la fois : on risque de heurter le mur, à droite ou à gauche.

— Surtout, ne te redresse pas.

Avertissement superflu. Cela fait déjà un bon moment que je marche, le dos voûté, la tête penchée; je cqmmence à en prendre l’habitude.

Enfin, un soupçon de jour. L’escalier se teint de grisaille. Une voûte et nous nous retrouvons au fond. d’un puits.
Quatre murs serrent les uns contre les autres leurs cinq étages. Des grappes de mouchoirs et de chaussettes pendent aux fenêtres.

Odeurs repoussantes

Cela sent la poubelle, la sueur, les cabinets, le chat.

Du reste, les chats sont là. Petits et faméliques, ils s’étirent entre les boîtes de fer blanc et les papiers huileux. Ils ne sont pas seuls. Des rats grassouillets trottinent paisiblement parmi les détritus.

Nous avançons d’un pas. Les chats fuient. Les rats restent.

Un nouvel escalier au pied duquel est rangée la petite voiture d’un mutilé. Des fresques à moitié effacées garnissent les antiques voûtes.

Les chats fuient dans le jour gris.

A mesure que l’on monte, les escaliers se rétrécissent. Parfois, un peu de lumière entre par une ouverture pratiquée dans le mur.

Un palier. Des enfants jouent entre les jupes des ménagères occupées à accrocher du linge. Dans un coin, un robinet : le seul de l’étage. A côté, dans un réduit, un trou percé par terre : le water, le seul de l’étage.

Logements misérables

Dans une pièce de 3 mètres sur 3, un homme est en train d’éplucher des pommes de terre.

Les murs ne sont même pas blanchis à la chaux.La fenêtre est grillagée.

Contre le mur, un réchaud à charbon. Seul luxe de l’endroit, une ampoule électrique nue est accrochée à une des poutres du plafond.

Nous passons à côté. Ce sont les combles. Une ouverture pratiquée dans le toit laisse passer un mince filet de lumière. Deux lits sont dressés côte à côte : dans l’un couchent le mari et la femme, dans l’autre les trois enfants. Une grosse poutre passe juste au-dessus des oreillers : ici, on n’a pas droit au sommeil agité.

— Le loyer est de 900 francs par an.

Nous prenons congé, descendons des escaliers, écrasons des crottes, dérangeons des troupeaux de chats et d’enfants, pour nous retrouver finalement dans la rue.

C’est ainsi que par une belle journée d’été, dans les rayons éblouissants du soleil du midi, j’ai visité le palais Lascaris, bâti au treizième siècle par un descendant de Théodore, empereur d’Orient, ce palais qui est une des curiosités de Nice, la reine de la Côte d’Azur, le joyau de la Méditerranée. »

Misère à Nice est un texte trouvé dans le journal « Regards » du 3 octobre 1935.

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